Luchini, millésime 1996

Radio France réédite deux lectures de Fabrice Luchini : Un Cœur simple (Flaubert) et Paradoxe sur le comédien (Diderot).

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Fabrice Luchini sur scène. ©Philippe Rochut – Radio France

En 1876, Gustave Flaubert revient à Trouville. Quand il était petit garçon, Julie, sa servante, lui racontait des histoires. Julie, comme ces narrations d’enfance, nourrissent Un Cœur simple, dont l’héroïne sera Félicité.
C’est la résurgence d’un Fabrice Luchini d’il y a vingt ans que les éditions Radio France et l’Institut national de l’audiovisuel offrent aux oreilles d’aujourd’hui. L’acteur à l’époque se partageait déjà entre cinéma et théâtre et l’obsession de sa vie – transmettre la littérature – constituait déjà, depuis un sacré bout de chemin, sa raison d’être. En l’occurrence, en cette année 1996, l’amant spirituel de La Fontaine, Nietzsche, Céline, Valéry, Muray, Barthes, lit d’une part cette nouvelle de Flaubert, texte qu’il tient alors pour « le plus grand témoignage, la plus grande œuvre sur l’être humain », d’autre part Paradoxe sur le comédien, de Denis Diderot, essai sur le théâtre rédigé entre 1773 et 1777 sous forme de dialogue et publié à titre posthume en 1830.

Luchini, ça se conjugue avec le verbe

Laurent Terzieff disait de Luchini : « Fabrice a besoin de faire don de lui-même. Et le don de lui-même passe à travers des textes. (…) Il y a chez lui comme un envahissement de l’être par le verbe. Il se renvoie au verbe et le verbe renvoie vers nous. Il est infatigable ». La réunion de ces deux documents sonores, réédités en un double CD, illustre parfaitement ce propos du regretté metteur en scène et acteur.
La piste 3 du second disque, sur laquelle glisse un Luchini qui demande « un peu pardon » à ses auditeurs pour avoir laissé transparaître son émotion pendant la lecture de la nouvelle de Flaubert, forme une très jolie transition pour passer à la thèse de Diderot. A rebours de ses contemporains, le philosophe des Lumières pense que « l’acteur convaincant est celui qui peut exprimer ce qu’il ne ressent pas ». Il soutient que « c’est l’extrême sensibilité qui fait les acteurs médiocres », que « c’est la sensibilité médiocre qui fait la multitude de mauvais acteurs ». En vertu de quoi Diderot déduit que « c’est le manque absolu de sensibilité qui prépare les acteurs sublimes ». Le paradoxe de l’acteur qui « rit sans être gai », qui « pleure sans être triste », qui « se sert de son corps comme d’un instrument », ne put que plaire à Luchini à l’instant où il frappa son esprit. Dans une diction excellente, d’une sobriété à toute épreuve, il restitue à haute voix le texte original, au Festival d’Avignon de 1996.
De même, Luchini est marqué par une lettre de Flaubert à sa consœur Louise Colet datée du 16 janvier 1852 et dans laquelle il écrit : « Ce qui me semble beau, ce que je voudrais faire, c’est un livre sur rien, qui se tiendrait par la force intérieure de son style ». Il recycle ce passage en préambule de sa lecture d’Un Cœur simple.
Depuis vingt ans, Fabrice Luchini a encore eu le temps de grandir. Il se murmure qu’il a même obtenu un Molière d’honneur cette année. Il y a donc longtemps que lui a été pardonnée la seconde moitié de sa faute avouée : cette émotion qu’il avait à susciter et non à ressentir malgré lui, pris qu’il était, sans doute, par sa félicité admirative de dire Félicité…
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Un Cœur simple, de Gustave Flaubert (1877), Paradoxe sur le comédien, de Denis Diderot (1830), textes intégraux lus par Fabrice Luchini. Parution le 15 septembre 2016. Deux CD, environ 2h30 au total. Editions Radio France et INA, collection « Les Grandes Heures ».
Sources des documents : Un Cœur simple, lecture dans « Parole donnée », France Culture, 20 janvier 1996 (réalisation Georges Peyrou). Paradoxe sur le comédien, lecture au Festival d’Avignon le 27 juillet 1996, proposé par Claude Santelli sur une idée de Jean-Claude Carrière, coproduction SACD/France Culture, diffusion dans « Honneur et bonheur du théâtre », France Culture, 7 novembre 1996 (réalisation Sophie Pichon).
Extraits musicaux : Franz Liszt, Mephisto valse n°1, Vladimir Horowitz / RCA RD 85935 ; Sonate pour piano en mi mineur, Pento Assai, Claudio Arrau / PHPS 422 060/2.

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